Uranium : le Niger nationalise la SOMAIR et tourne la page Orano

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Par René DOKOU, le 22 Juin 2025

(IMPARTIAL ACTU)- La rupture est désormais officielle entre l’État nigérien et la société française Orano. Le gouvernement militaire du Niger a décidé, ce jeudi 19 juin 2025, en Conseil des ministres, de nationaliser intégralement la Société des mines de l’Aïr (SOMAIR), un des plus anciens et stratégiques producteurs d’uranium du pays. Une décision qui marque un tournant dans les relations économiques et diplomatiques entre Niamey et Paris, dans un contexte de tensions post-coup d’État.

SOMAIR était jusqu’ici détenue à 63,40 % par Orano, héritière d’Areva, tandis que l’État nigérien en possédait 36,60 % via la SOPAMIN (Société du patrimoine des mines du Niger). Désormais, l’ensemble des actions, du patrimoine et des actifs de la SOMAIR est transféré à l’État nigérien, qui promet une « gestion plus saine et plus durable » au profit exclusif des Nigériens.

Le gouvernement nigérien indique que les actionnaires seront indemnisés, conformément aux obligations nationales, notamment pour les coûts de réhabilitation des sites miniers. Toutefois, la nationalisation s’accompagne d’un réquisitoire sévère contre Orano, accusée de pratiques inéquitables et d’entraves délibérées depuis le renversement du régime de Mohamed Bazoum en juillet 2023.

Lourdes accusations contre Orano

Niamey reproche à Orano une série d’« actes irresponsables », notamment le désengagement de ses employés français, le blocage informatique de la SOMAIR, et l’arrêt unilatéral des licences logicielles, rendant la société « non opérationnelle » dès décembre 2024. La junte évoque aussi une campagne de désinformation orchestrée par Orano pour nuire à ses partenaires locaux.

Le grief le plus marquant porte toutefois sur la répartition inéquitable des exportations d’uranium. Depuis 1971, la SOMAIR a extrait 81 861 tonnes d’uranium (TU), dont 80 518 TU ont été commercialisées. Orano aurait capté 86,3 % de cette production, contre seulement 9,2 % pour SOPAMIN, malgré un accord de partage au prorata des parts. Une disproportion jugée inacceptable par Niamey, qui y voit un déséquilibre structurel dans un partenariat qui a largement profité à la partie française.

Bataille judiciaire en vue

En réaction, Orano n’a pas encore publié de communiqué officiel mais fait savoir sur son site internet que des procédures d’arbitrage international sont en cours contre le Niger, notamment devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI). La société évoque également une « perte de contrôle opérationnel » sur SOMAIR et conteste toute violation de ses droits contractuels.

Par ailleurs, Orano dénonce l’arrestation arbitraire d’un de ses collaborateurs à Niamey en mai dernier, lors d’une descente policière dans ses bureaux. Une escalade judiciaire et diplomatique est donc à prévoir dans les prochaines semaines.

Une dynamique régionale de souveraineté

Cette décision s’inscrit dans une tendance régionale de nationalisation des ressources minières dans l’espace sahélien. Le Burkina Faso et le Mali ont déjà enclenché des dynamiques similaires, mettant sous contrôle étatique plusieurs actifs miniers appartenant à des groupes étrangers. Le Burkina a transféré récemment cinq permis miniers à sa société publique SOPAMIB. Le Mali, de son côté, a saisi les stocks d’or de la société canadienne Barrick Mining dans le cadre d’un litige fiscal.

Derrière cette vague de nationalisations, on retrouve une volonté affichée des États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) — née de la rupture avec la CEDEAO — de renégocier les relations économiques et d’exploiter plus équitablement leurs richesses naturelles. Les juntes en place à Bamako, Ouagadougou et Niamey placent la souveraineté économique au cœur de leur nouvelle stratégie géopolitique.

Une rupture France-Niger consommée

La décision de nationaliser la SOMAIR consacre une dégradation profonde des relations entre la France et le Niger, amorcée après le coup d’État de 2023. Paris, qui avait soutenu Mohammed Bazoum et condamné fermement la junte, a vu son influence s’éroder dans un pays longtemps considéré comme un partenaire stratégique, notamment pour la fourniture d’uranium à l’industrie nucléaire française.

Avec cette nouvelle posture de rupture économique, le Niger semble tourner définitivement la page d’un partenariat postcolonial, au profit d’un contrôle accru de ses ressources stratégiques, dans un contexte où l’uranium reste plus que jamais un enjeu géopolitique de première importance.

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