Par René DOKOU, le 12 Février 2026
Résumé : L’Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP) a relevé de graves irrégularités dans le cadre d’un appel d’offres international relatif à la réalisation de 51 forages pour l’ITRA et les corridors du PRIMA-TOGO. Désignée attributaire provisoire du lot n°2 pour un montant de 598,2 millions F CFA, l’entreprise GGF Services Sarl est accusée d’avoir produit de fausses références techniques et de se trouver en situation de conflit d’intérêts avec un autre soumissionnaire. Le Comité de règlement des différends (CRD) a été saisi en formation disciplinaire.
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(IMPARTIAL ACTU)- Le dossier porte sur l’appel d’offres international n°0309/2025/MAHVDR/Cab/SG/PRMP/PRIMA-TOGO du 20 mai 2025, lancé par le ministère de l’Agriculture, de la Pêche, des Ressources animales et de la Souveraineté alimentaire. Il concerne la réalisation de 51 forages au profit de l’Institut togolais de recherche agronomique (ITRA) et dans les corridors du Programme régional d’intégration des marchés agricoles (PRIMA-TOGO).
Un marché stratégique sous surveillance
Les résultats de l’évaluation des offres, publiés dans le quotidien Togo-Presse du 22 décembre 2025, ont désigné GGF Services Sarl attributaire provisoire du lot n°2, pour un montant de 598 274 650 F CFA TTC.
Mais à la suite de cette publication, l’ARCOP a engagé des investigations approfondies, à la lumière d’antécédents reprochés à l’entreprise en matière de déclarations mensongères dans des procédures antérieures.
Des références techniques jugées frauduleuses
Au cœur des griefs : l’authenticité des références de marchés similaires produites par GGF Services Sarl pour justifier son expérience.
Dans son offre, l’entreprise a notamment présenté :
Un avenant n°1 daté du 4 février 2024 relatif à un accord de groupement avec la société AGIRE Sarl ;
Le marché n°01582/2023/AOO/MEHV/T/BIE conclu avec l’ex-ministère de l’Eau et de l’Hydraulique villageoise, portant sur la réalisation de 98 postes d’eau autonomes dans plusieurs préfectures, pour un montant de 633 006 693 F CFA TTC ;
Le procès-verbal de réception provisoire des travaux correspondants.
Ces documents visaient à démontrer que GGF Services Sarl avait exécuté, en groupement avec AGIRE Sarl, un marché d’envergure comparable à celui des 51 forages.
Or, les investigations antérieures de l’ARCOP, menées dans le cadre d’une autre procédure, avaient déjà conduit à saisir l’Autorité de régulation des marchés publics (ARMP) du Bénin pour authentifier les attestations délivrées par AGIRE Sarl au profit de GGF Services.
Dans une réponse officielle datée du 5 juillet 2023 (réf. n°2023-1926/PR/ARMP/SP/DRAJ/SAJ/SA), l’ARMP du Bénin avait conclu que lesdites attestations constituaient « un montage », précisant qu’aucune existence légale de la société AGIRE Sarl n’avait pu être établie.
Cette conclusion est lourde de conséquences : une entité juridiquement inexistante ne peut ni contracter, ni sous-traiter, ni délivrer d’attestations valables. Dès lors, toutes les références produites par GGF Services Sarl impliquant AGIRE Sarl sont considérées comme frauduleuses et juridiquement inopérantes.
Pour l’ARCOP, ces faits constituent des déclarations mensongères au sens des articles 49 et 51 de la loi relative aux marchés publics.
Un enchevêtrement capitalistique révélateur
Au-delà des fausses références, l’examen des statuts de GGF Services Sarl a mis en lumière une configuration capitalistique et managériale troublante.
La société est dirigée par dame ASSONGNIGBE Akofa Adjo épouse AMADOTE, détentrice de 40 % des parts sociales. Les deux autres associés sont AMADOTE Ayitévi Yao Mawulolo (40 %) et ALOFA Yao (20 %).
Or, parmi les soumissionnaires à la même procédure figure le groupement BAH/YESSAN Sarl U. Les vérifications effectuées ont révélé que YESSAN Sarl U est une société unipersonnelle dirigée par… AMADOTE Ayitévi Yao Mawulolo, également associé significatif de GGF Services Sarl.
Plus encore, il a été établi que Mme ASSONGNIGBE Akofa Adjo est l’épouse de M. AMADOTE. L’analyse documentaire montre par ailleurs que ce dernier, président du conseil d’administration de GGF Services Sarl, a signé des actes engageant la société vis-à-vis des tiers, notamment des procès-verbaux de réception de prestations.
Pour l’ARCOP, cette situation traduit une immixtion manifeste dans la gestion quotidienne de l’entreprise, laissant apparaître une direction de fait exercée simultanément sur GGF Services Sarl et YESSAN Sarl U.
Un conflit d’intérêts caractérisé
L’article 50 du décret n°2019-097/PR du 8 juillet 2019 portant code d’éthique et de déontologie dans la commande publique définit le conflit d’intérêts comme toute situation dans laquelle des soumissionnaires ont un associé majoritaire en commun ou entretiennent une relation leur permettant d’accéder à des informations sensibles ou d’influencer l’offre d’un concurrent.
En l’espèce, l’ARCOP estime que les conditions sont réunies :
Un associé significatif commun ;
Un lien conjugal entre dirigeants ;
Une implication directe dans la gestion des deux entités ;
Une participation simultanée à la même procédure.
Ces éléments sont susceptibles de favoriser l’échange d’informations stratégiques, la coordination des offres ou l’alignement des propositions financières, compromettant ainsi la concurrence et la transparence.
L’Autorité considère donc que GGF Services Sarl et le groupement BAH/YESSAN Sarl U se trouvent dans une situation objective de conflit d’intérêts, voire de collusion, sanctionnée par la réglementation.
Saisine disciplinaire et suites attendues
Au terme de ses délibérations, l’ARCOP a :
Constaté la matérialité des faits de déclarations mensongères imputés à GGF Services Sarl ;
Retenu l’existence d’un conflit d’intérêts impliquant GGF Services Sarl et le groupement BAH/YESSAN Sarl U ;
Décidé de saisir le Comité de règlement des différends (CRD) en formation disciplinaire.
Le Directeur général par intérim de l’ARCOP est chargé de notifier la décision à la Personne responsable des marchés publics (PRMP) du ministère concerné, aux entreprises mises en cause ainsi qu’à la Direction nationale du contrôle de la commande publique (DNCCP). La délibération sera publiée.
Un signal fort pour la commande publique
Au-delà du cas d’espèce, cette affaire envoie un message clair aux opérateurs économiques : la production de faux documents et les situations de collusion ne sauraient prospérer dans un environnement où la régulation se veut plus rigoureuse.
Dans un contexte où les projets d’infrastructures hydrauliques sont essentiels pour le développement rural et la souveraineté alimentaire, la crédibilité des procédures d’attribution constitue un enjeu majeur.
La décision finale du CRD pourrait désormais déterminer l’avenir contractuel des entreprises concernées et, plus largement, renforcer l’exigence d’intégrité dans la commande publique togolaise.
















