Par René DOKOU, le 16 Décembre 2025
(IMPARTIAL ACTU)- Réunis dans la capitale nigériane pour leur 68ᵉ session ordinaire, les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont affiché une ambition claire : relancer l’intégration régionale tout en faisant face à une dégradation sécuritaire et démocratique préoccupante. À l’issue de travaux denses, la Conférence a dressé un diagnostic lucide de la situation régionale et arrêté une série de décisions majeures, à la hauteur des défis économiques, politiques et sécuritaires du moment.
Présidée par le Chef de l’État sierra-léonais Julius Maada Bio, président en exercice de la Conférence, la session a rassemblé plusieurs dirigeants ou représentants de premier plan de l’espace ouest-africain, aux côtés des responsables des institutions communautaires, de l’Union africaine et des Nations unies. Dans un contexte marqué par les 50 ans de la CEDEAO, les débats ont largement porté sur l’avenir du projet communautaire et sur la nécessité de l’adapter aux aspirations des populations.
Une résilience économique à consolider
Sur le plan économique, la Conférence s’est félicitée de la résilience globale des économies de la CEDEAO en 2025. La région a enregistré une accélération de la croissance, une détente relative de l’inflation et des efforts d’assainissement budgétaire dans plusieurs États membres. Des signaux encourageants, mais jugés encore fragiles.
Les Chefs d’État ont appelé à la poursuite des réformes structurelles, à une meilleure mobilisation des ressources internes et à une gestion plus efficace des dépenses publiques. L’objectif est clair : transformer la reprise conjoncturelle en croissance durable et inclusive, capable de répondre aux attentes sociales, notamment celles d’une jeunesse nombreuse et souvent marginalisée.
L’ECO, toujours à l’épreuve du temps
La question de l’intégration monétaire a occupé une place centrale. À moins de deux ans de la date cible du lancement de la monnaie unique, l’ECO, la Conférence a exprimé de sérieuses préoccupations face aux retards persistants et aux faibles performances en matière de convergence macroéconomique. Les divergences sur les arrangements institutionnels continuent de freiner le processus.
En réponse, les dirigeants ont exhorté les États membres à adopter des politiques économiques rigoureuses et ont décidé de réactiver la Task Force présidentielle sur la monnaie unique, afin de faciliter un consensus politique sur les points sensibles. La CEDEAO a également franchi une étape normative avec l’adoption d’un cadre communautaire de comptabilité publique, dont l’intégration dans les législations nationales devra être achevée d’ici 2029.
Libre circulation et intégration des marchés
Autre pilier de l’intégration régionale, la libre circulation des personnes a connu une avancée notable avec le déploiement de la carte d’identité biométrique de la CEDEAO (ENBIC), salué au Nigeria. Toutefois, seuls sept États membres l’ont effectivement adoptée à ce stade. La Conférence a pressé les autres pays d’accélérer le processus afin de renforcer la mobilité, la sécurité et la coopération transfrontalière.
S’agissant du commerce intra-régional, les dirigeants ont insisté sur la nécessité d’harmoniser les règles d’origine dans le cadre du Système de libéralisation des échanges (SLEC), en collaboration avec l’UEMOA. Ils ont également réaffirmé leur engagement en faveur de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), appelant à une mise en œuvre plus rapide et coordonnée des engagements pris.
Énergie et transport : des avancées, mais des fragilités
La Conférence a salué la synchronisation historique des réseaux électriques des 15 pays d’Afrique de l’Ouest par le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain (WAPP), réalisée en novembre 2025. Cette avancée majeure ouvre la voie à un marché régional de l’électricité. Mais l’enthousiasme est tempéré par de graves inquiétudes liées aux défauts de paiement des États, qui menacent la viabilité financière du WAPP.
Dans le secteur du transport aérien, les chefs d’État ont réaffirmé leur volonté de réduire le coût des déplacements dans la région. Ils ont exigé l’application effective, à partir du 1ᵉʳ janvier 2026, de la directive communautaire visant à réduire de 25 % les redevances passagers et à supprimer certaines taxes aéronautiques jugées excessives.
Démocratie et sécurité sous tension
Sur le front politique, la Conférence a reconnu une stabilité relative de la région, tout en soulignant la multiplication des menaces contre l’ordre constitutionnel. Les dirigeants ont condamné fermement les coups d’État et tentatives de putsch, notamment en Guinée-Bissau et au Bénin, saluant au passage la réaction rapide de la Force en attente de la CEDEAO dans ce dernier pays.
La situation sécuritaire reste particulièrement alarmante au Sahel et dans le bassin du lac Tchad, où les attaques terroristes, les enlèvements et les déplacements massifs de populations se poursuivent. Environ six millions de personnes sont aujourd’hui affectées par une crise humanitaire majeure. Face à cette réalité, la CEDEAO a réaffirmé sa détermination à renforcer la coopération sécuritaire et la lutte contre le terrorisme.
Des transitions politiques sous surveillance
La Conférence a pris position sur plusieurs situations nationales sensibles. Elle a encouragé la Guinée à mener à terme sa transition politique, avec l’élection présidentielle prévue le 28 décembre 2025, et décidé de déployer des missions d’observation électorale. En Guinée-Bissau, elle a rejeté le chronogramme de transition annoncé par les auteurs du coup d’État et exigé la libération des prisonniers politiques, tout en brandissant la menace de sanctions ciblées.
Concernant la Gambie, les chefs d’État ont dénoncé les prises de parole de l’ancien président Yahya Jammeh depuis son exil, les jugeant dangereuses pour la paix et la cohésion nationale, et ont rappelé qu’il ne saurait échapper à la justice pour les violations présumées des droits humains commises sous son régime.
Un tournant pour la CEDEAO
À Abuja, la CEDEAO a affiché une volonté de fermeté et de réforme. Entre ambitions économiques, impératifs démocratiques et urgences sécuritaires, l’organisation régionale se trouve à un tournant décisif. Les décisions prises traduisent une prise de conscience collective : sans actions rapides, cohérentes et solidaires, l’idéal d’intégration ouest-africaine risque de s’éloigner. Reste désormais à transformer les résolutions en actes concrets, au bénéfice des peuples de la région.
















